DEMOGRAPHIE


Mise en garde

"Pour cette partie, nous avons utilisé les résultats des recensements effectués tous les cinq ans. Nous ne possédons les listes nominatives que pour les années 1861, qui est incomplète, 1866, 1872, 1876, 1881, 1886, 1891, 1896, 1901, 1906, 1911, 1921. Les recensements de 1806, et dans une moindre mesure, 1831, semblent donner pour Dours des chiffres bas. Nous ne pouvons malheureusement pas les vérifier. Nous avons aussi utilisé les actes d'état-civil, dont certains manquent pendant la Révolution, ainsi que les tables décennales.


A) COMPORTEMENTS DEMOGRAPHIQUES

Nous avons vu précédemment l'influence de la religion, du curé sur les paroissiens. Peut-on la déceler dans les comportements de la vie courante, et si oui, peut-on en dégager une évolution?


a) Mouvement saisonnier des mariages
Cette partie a pour objet d'étudier seulement les causes de la périodicité des mariages. 
Mouvement saisonnier des mariages
PERIODE 
1803-1822 1 13 3 0 1 1 2 5 0 1 3 5
1842-1863 2 7 4 4 1 4 2 0 0 2 0 1
1893-1912 2 6 0 2 1 3 0 1 1 4 4 0

Anne Bonnain explique le maximum de février par plusieurs facteurs: "les provisions de viande salée sont faites, la récolte de grains n'est pas trop entamée, les travaux agricoles, en suspens, permettent d'inviter la parentèle et le voisinage, et l'on se dépêche de conclure les unions avant le carême."1 Le Carême apparaît respecté entre 1803 et 1822, et entre 1893 et 1912. Trois des quatre mariages qui ont eu lieu pendant le mois de mars (pendant le Carême) entre 1842 et 1863 ont été célébrés à cause de conceptions prénuptiales. Les relations sexuelles avant le mariage peuvent donc être la justification de mariages en dehors des normes religieuses. Le faible nombre de mariages au mois de mai est dû au "mois de Marie". Le mois de septembre est occupé par la coupe du regain, et par le troisième labour. On se marie un peu plus en octobre et en novembre, car le mois de décembre est néfaste à cause de l'Avent. Le début du mois d'octobre est occupé par les vendanges. Les 4 mariages célébrés en octobre dans la période 1893-1912 sont, pour un d'entre eux, à la fin du mois, donc après la récolte du raisin, et, pour les autres, après la disparition de l'essentiel du vignoble.


 
b) Les dates des conceptions 
Mouvement saisonnier des conceptions
PERIODE 
1803-1812 7 4 3 3 5 6 3 3 5 4 2 3
1853-1862 9 7 4 2 2 5 0 2 6 2 4 5
1903-1912 3 1 0 0 1 4 3 1 5 5 1 4

Les maximums relevés par Anne Bonnain, juin, décembre, et février, ne se retrouvent pas exactement à Dours. Celui de juin, "bien connu, correspond à celui du printemps"2. Celui de décembre s'étend ici à janvier. Il existe aussi un maximum en septembre. En février, le chiffre est important, peut être à cause du carnaval, sauf au début du XXe. Les interdits du carême entraînent une baisse des conceptions, mais n'aboutissent à leur disparition qu'entre 1903 et 1912. Les maximums de décembre coïncident avec les interdits de l'Avent. Les conceptions sont plus difficiles à contrôler par le clergé que les mariages.


 
b) Les conceptions prénuptiales
L'étude du nombre des prématurés à la suite d'un mariage peut nous permettre de mieux connaître les mentalités. Pourcentage de conceptions prénuptiales 
pourcentage de prématurés
1803-1822  2,86% 
1842-1863  29,63% 
1893-1912  10% 

Seules les naissances intervenues moins de 7 mois après un mariage peuvent être considérées avec certitude comme étant prénuptiales, et ont été retenues pour ce tableau. Le nombre de ces conceptions évolue fortement à la hausse, puis diminue. Y a t'il pour autant un relâchement des moeurs entre 1842 et 1863? Selon Rolande Bonnain, "le mariage est avant toute chose une alliance entre deux maisons (...) Une fois les conditions économiques fixées [...] et le contrat signé chez le notaire, la sanction religieuse, obligatoire, certes, n'est qu'une formalité à laquelle on est attaché, mais les parents ne voient plus de raison impérative pour empêcher les jeunes gens de se voir plus souvent"3. Le nombre de conceptions prénuptiales a diminué pendant la dernière période. Nous avons remarqué tout de même que les interdits religieux se trouvent globalement plus respectés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, alors que des indices de déchristianisation existaient à la fin de la période étudiée dans notre ouvrage. Cette déchristianisation arrive peut-être après 1912, éventuellement en réaction au contrôle drastique de la vie privée par le clergé.


c) La périodicité des décès 
Mouvement saisonnier des décès à Dours 1802-1921
PERIODE 
1802-1921 55 38 33 39 33 24 26 30 60 37 37 41

L'étude de la mortalité fait apparaître des différences saisonnières importantes. Le maximum des décès est constaté en septembre. Il est dû, pour Rolande Bonnain aux dysenteries4 ou aux fatigues accumulées au cours des travaux agricoles estivaux. Le deuxième pic, par ordre de grandeur, est celui qui commence en décembre, culmine en janvier, et se termine en février. Les épidémies de grippe, les pneumonies, fauchent des personnes âgées, des jeunes enfants, parfois affaiblis par une sous-nutrition. Le petit pic d'avril est sans doute "l'effet des refroidissements brutaux sur un organisme affaibli5.


 
B) L'EVOLUTION GLOBALE DE LA POPULATION

Le graphique ci dessous, obtenu d'après les chiffres des recensements, montre que la période étudiée a été marquée par des bouleversements démographiques.

évolution de la population du village

On observe sur ce graphique une hausse de la population, dont on ne connaît pas le point de départ. Cette croissance, malgré la chute de 1806 (est-elle réelle ou est-elle due à la mauvaise qualité du recensement de 1794, ou de celui de 1806?), et celle de 1831, continue jusqu'en 1841. Il y a eu d'après ces chiffres une hausse de 37,4% de 1794 à 1841 (+38,88% jusqu'au maximum de 1851) et de 73,25 % de 1806 à 1841 (+75,15% jusqu'en 1851).
A cette hausse succède une stabilisation entre 1841 et 1856 avec un maximum de 275 habitants en 1851. La croissance s'essouffle. Le village perd 7 habitants entre 1841 et 1846 et 4 de 1851 à 1856.
Une grande dépression fait chuter le nombre d'habitants de 271 en 1856 à 153 en 1911. La baisse est de 43,54% de 1856 à 1911 et de 45,45% du maximum de 1851 à 1921. Cette baisse n'est pas toujours régulière.
Ce chiffre stagne ensuite autour de 150 (150 en 1921, 147 en 1926, 152 en 1931, 146 en 1936, et 145 en 1946).
Les causes de ces mouvements sont multiples. La croissance est due à la fois au mouvement naturel et à une immigration.



1) LES CAUSES et CONSEQUENCES DE LA CROISSANCE

a) Le mouvement naturel: la transition démographique

La transition démographique est le passage de l'"ancien régime démographique" au nouveau. L'ancien régime démographique est caractérisé par une forte natalité et une forte mortalité. Le nouveau régime se reconnait par des taux plus faibles. Le graphique suivant montre une partie de la transition entre les deux régimes.
Nous avons utilisé pour ce graphique des moyennes sur 15 ans afin de voir les mouvements généraux de la natalité et de la mortalité. Pendant la période 1789-1819, le nombre des naissances est supérieur à celui des décès. Nous n'avons cependant pas calculé la natalité et la mortalité, car nous ne disposions pas de chiffres valables pour le nombre total de la population. Les deux taux baissent dans un premier temps. Le taux de mortalité chute plus violemment dans un premier temps. Le taux de natalité chute aussi, mais moins rapidement. Les deux chiffres se rejoignent vers 1850. Ce moment est appelé transition démographique. Pendant la première partie du siècle, la différence entre les deux taux s'est concrétisée par une croissance sensible de la population. Cette phase est celle que connaissent aujourd'hui de nombreux pays en voie de développement. Ce rattrapage du taux de mortalité par celui de natalité est dû à une restriction du nombre d'enfants qui s'explique par la baisse du taux de mortalité infantile, et donc par la survie de plus d'enfants, grâce à une meilleure alimentation, et une meilleure hygiène. Cette différence entre la mortalité et la natalité peut être illustrée par un graphique représentant le cumul des bilans naturels. Cette courbe représente le cumul des bilans naturels. Elle a été réalisée à partir des soldes naturels (différences entre le nombre de naissances et de décès), calculés pour chaque année, puis cumulés. Nous avons commencé ce calcul en prenant pour base 0 en 1801. Ce bilan cumulé augmente de 1801 à 1849, puis stagne jusqu'en 1870, avec un maximum en 1864. Ce résultat confirme le tableau représentant la mortalité et la natalité: La hausse du cumul des bilans naturels est due à un nombre de naissances plus important que celui des décès. Sa stagnation signifie une égalité entre les deux nombres. Nous avons vu que la population avait fini sa croissance dès 1841, alors que le bilan naturel est positif jusqu'en 1849. Il y a donc sûrement eu des départs entre 1841 et 1849 qui ont empêché la population de continuer de progresser. Le tableau suivant donne une vue d'ensemble des mouvements démographiques: Le bilan naturel brut, (différence entre le nombre de naissance et celui des décès) est toujours positif sur 5 ans jusqu'en 1856, puis stagne jusqu'en 1864. Le bilan migratoire est lui aussi représenté dans ce tableau. Il nous permet de quantifier l'immigration: Evolution de la population par périodes et part des bilans naturel et migratoire dans celle-ci 

évolution de la population par périodes et part des bilans naturel et migratoire dans celle-çi
périodes pop. totale bilan naturel Solde migratoire
1806-1811 +83 +52,87% +36 +22,93% +47 +29,94%
1811-1821
1821-1826 +2 -8,33% 5 +5% -3 -13,33%
1826-1831 -22 +7 -29
1831-1836  +36 +23,64% +9 +11,36% +27 +12,27%
1836-1841 +16 +16 +0
1841-1846 -7 +1,10% +9 +7,35% -16 -6,25%
1846-1851 +10 +11 -1
1851-1856 -4 -9,09% +2 = -6 -9,09%
1856-1861 -21 -2 -19
1861-1866 = -10,4% +5 -5,6% -5 -4,8%
1866-1872 -26 -19 -7
1872-1876 -10 -8,93% -8 -5,8% -2 -3,125%
1876-1881 -10 -5 -5
1881-1886 +4 -4,9% +4 -3,92% = -2,45%
1886-1891 -14 -12 -5
1891-1896 -2 -8,25% -3 -5,76% +4 -1,05%
1896-1901 -14 -8 -6
1901-1906 -3 -14,04% -4 -3,93% +1 -10,11%
1906-1911 -22 -3 -19
1911-1916 -3 -1,96% -13 -8,5% +10 +6,54%
1916-1921

b) L'immigration

Le chiffre de 1806, sans doute sous-évalué, fait apparaître un solde migratoire très important, donc sans doute sur-évalué, entre 1806 et 1821. Entre 1831 et 1836, le solde migratoire gagne 27 personnes, ce qui compense sa baisse de 29 personnes pendant les cinq années précédentes. Les familles Dor et Samalens en font partie. Elles construisent leurs maisons en 1838 et 1840 mais elles sont attestées avant 1836 dans l'état-civil. Elles ne sont pas cependant les seules à construire des nouvelles maisons.


c) L'expansion de l'habitat

 

L'habitat, s'il n'est pas un réel outil démographique pour une période pour laquelle nous disposons des chiffres, permet cependant d'expliquer certains phénomènes, notamment la fixation de certaines familles, et d'illustrer les mouvements démographiques. En 1689, 33 maisons sont recensées dans le terrier6 . Le 18 germinal an II, 33 chefs de famille participent à l'élection municipale. En 1809, le cadastre en recense 36, sans compter le moulin, les deux métairies, ni le presbytère. A partir de 1830, plusieurs vagues de construction dénotent un agrandissement du village. Face à un village qui se remplit, les non héritiers se trouvent face à un choix: Certains individus vont rester dans les structures existantes, comme le font certains cadets qui demeurent célibataires, sous la tutelle de l'aîné, dans la maison familiale. D'autres partent, mais, si certains quittent le village à cause de la forte pression démographique, nous verrons que d'autres le quittent encore, une fois cette pression retombée. Il existe néanmoins des cadets qui décident de fonder leur maison, avec leur faible part d'héritage, leur pécule économisé pendant quelques années de salariat. Les naissances issues du ménage renforcent le bilan naturel. Ces cadets sont: Dominique Beaudéan "Peybach", qui, à 42 ans, fonde la maison "Croppe" en 1830. La même année, Jean Duffar (53 ans) et sa femme, 39 ans, mariés en 1819 et anciens métayers chez Sempé, issus respectivement de la maison Préchec et de la maison "Coulé", fondent la maison qui s'appellera "Sarcie". Bernard Dumestre "Guirautou" fonde avec Antoinette Claverie la maison "Bernat" en 1837. Jean Larré premier cadet "dou Jaque" construit en 1838 une maison qui s'appellera par la suite "lou Mile", au quartier de la croix où existent déjà "Croppe" et la nouvelle maison de la famille "Coulé" (l'ancienne maison Coulé, située à côté de la maison "Piarrot", a été achetée et détruite par Bertrand Vignes "Piarrot" en 1842). La maison "Marquet" a été construite en 1849 par Bernard Durac "Miqueu". Dominique Durac "Comte" premier cadet a légué à sa construction terminée en 1858 son surnom "Minicou". En 1872, ces six maisons sont composées de 24 personnes. La construction de maisons témoigne d'une immigration quand les fondateurs sont étrangers au village: -Toutes les maisons ne sont pas fondées par des doursois d'origine. Les maisons Dor (1838), Sentubéry Marc (1840), "Samalens"(1840), Bethbèze(1857), "Lebeau"(1866), Péne(1868), ont à leur origine des couples étrangers à la commune. Elles logent 18 personnes en 1872. -Les constructions de la métairie Mailles, celle de la métairie "Piarrot", dite "Bourdalè", celle de la tuilerie Bonnecarrère, engendrent aussi un gain de population, et abritent en 1872 16 habitants. Toutes ces constructions ont donc réussi à fixer au moins 58 personnes (en 1872), et ont limité les dégâts causés par les départs. Ces départs ne sont pas la seule cause de la crise démographique qui touche ensuite Dours. C'est d'abord le mouvement naturel qui est en cause.

 


2) LA CRISE DEMOGRAPHIQUE

"En 1861, le maire explique la baisse de la population: "Le nombre de décès est de beaucoup supérieur à celui des naissances.(...) Une famille toute entière composée de 6 ou 7 membres a changé de domicile et enfin, (...) certains individus sont passés à l'étranger ou ont engagé leurs services en dehors7 . Selon l'instituteur en 1887,

"Le chiffre de la population a été au dernier recensement de 200 habitants. [...] Si on jette les yeux à quelques années en arrière, on peut se convaincre que le chiffre de population suit une marche décroissante.
En 1867 la population de Dours était de 250 h.
En 1872_________________________________240 h.
En 1878_________________________________214 h.
En 1882_________________________________204 h.
En 1886_________________________________200 h.
Ce décroît de population très accentué puisqu'il a atteint dans une vingtaine d'années le cinquième de la population, a pour cause principale la crise agricole que nous traversons depuis quelques années, le peu de production surtout de la vigne, principale ressource du village, sur laquelle était étayée toutes les dépenses du propriétaire. Bon nombre d'entre eux sont allés chercher ailleurs l'aisance qu'ils ne trouvaient plus chez eux, d'autres ont diminué le nombre de leurs domestiques. Les naissances ont enfin diminué considérablement."8

Ces documents produits par des contemporains aux phénomènes montrent l'image qu'ils ont de cette crise. Ils dégagent globalement deux causes, qui sont l'émigration et ensuite le déficit des naissances par rapport aux décès.


 
a) "L'exode rural"

Le chef-lieu de département, les grandes villes attirent sans doute de nombreux doursois. Il est difficile de trouver où les gens partent. Nos sources éparses ne nous permettent pas de cerner tous les départs et toutes les destinations. "A ce moment là tout le monde s'expatriait en Amérique"9. Si le souvenir de l'émigration est toujours présent chez les anciens, son ampleur est assez difficile à estimer. De nombreux documents administratifs10, fiscaux11, personnels, nous donnent des noms et des destinations. Des Etats numériques de l'émigration établis par la préfecture à la demande du gouvernement, sont conservés pour 1870, 1871, 1881 et une partie de 188212. Des registres répertorient les passeports à l'étranger accordés entre 1831 et 185213, de 1864 et 187314, en 1914 et de 1917 à Juillet 192415. Ces sources nous ont permis de situer le départ de quelques personnes. 

Départs à l'étranger
Date Destination maison nom prénom
1833 Mers-el-Kébir(Alg.)   Larré Etienne
1854  Buenos-Aires(Arg.) Peyanne Délas Jean
1856  Tale (Uruguay) Bernat Dumestre Louis (19 ans)
1865 Montevidéo?(Urug.) Bourdalè Pouey Jean-Pascal
1865 Montevidéo? /   Vincent Sulpice
1865 La Nlle Orléans? Téchéné Dop Marc 
1865  L.N.O?/Montévideo?   Durac Dominique 
1866  Montevidéo? Bourdalè Pouey Jeanne-Marie
1866  Montévideo? /   St-Upéry Anne 
1867  La Nlle Orléans Peybach  Baudéan Bernard (17 ans) 
1867  La Nlle Orléans Peybachot Tamor Jean-M. (18 ans)
1867 La Nlle Orléans Claverie Claverie Jacques (22 ans) 
1867  La Nlle Orléans  Haure  Lacaze Jeanne-Marie 
1867  Montevidéo Bourdalè  Pouey Dominique 
1867  Montevidéo  Cordonnier Cestia Jacques (20 ans) 
1870  La Nlle Orléans  Téchéné  Comte Joseph 
1871  Montevidéo  Jaque  Larré Marie (25 ans) 
1876  Laghouat(Algérie)   St-Upéry Bertrand 
1881  La Nlle Orléans    Cazenave Catherine(23ans)
1881  La Nlle Orléans    Durac Jean-M (20 ans) 
1881 La Havane (Cuba)  Baylies  Dours Justin 
1881  Montevidéo Haure  Lalanne Jean (47 ans)
1887  Buenos-Aires Beillet  Fontan Jean-M. (44 ans) 
1887  Buenos-Aires  Beillet  Fontan Marie (33 ans) 
1890-97  Chili  Minicou  Martin Martial 
La Nlle Orléans?  Peybach  Baudéan Patrice 
?1890  Martinique Caillau  Duffau Paul 
?1873 Buenos-Aires  Darquié Darquié Henri 
?1914 Carmen de las- Flores(?) tuilier Larré Jean 
Porto-Rico  Baylies  Dours Jean 

[L.N.O = La Nlle Orléans] Cette liste incomplète nous donne une idée des destinations prises par les émigrants, en majorité très jeunes. L'Amérique est privilégiée, avec La région du Rio de la Plata (Buenos Aires et Montévidéo), et La-Nouvelle-Orléans. Des intermédiaires vendaient des billets pour les bateaux au départ de Bordeaux. Ces rabatteurs battent la campagne, les marchés, afin de convaincre des émigrants potentiels. "Il en coûte 5 à 600 F pour rejoindre La Plata, pour les voyageurs en cabine, 2 à 300 F, l'équivalent de 2 ans de salaire de domestique, pour les passagers d'entrepont"16. Parfois, ceux qui ont réussi à économiser la somme suffisante pour le voyage se font vendre des billets non valables par des escrocs, dont un doursois.17 Les révisions des listes électorales, mentionnées sur certains registres de délibérations du conseil municipal, permettent d'évaluer les départs des hommes. Entre 1893 et 1897, le nombre d'hommes rayés de la liste électorale pour avoir quitté le village sont en moyenne 4,2 par an. Entre 1898 et 1901, ils ne sont que 0,25, et 2,4 par an entre 1903 et 1906.

Les raisons de ces départs sont multiples.

Les cousins d'Amérique

-Les causes de l'émigration 

L'émigration "vers les républiques d'Amérique du sud, [ou vers La-Nouvelle-Orléans] provoquée au début par l'insuffisance de salaires, se perpétue par d'autres causes"18, selon un fonctionnaire en 1866. De nombreux émigrants sont des cadets employés comme domestiques. Leur départ entraîne une hausse des salaires que dénonce cet auteur, ce qui n'empêche pas l'émigration de continuer. Le prix des terres est sans doute aussi en cause. Il "a doublé de 1836 à 1866 dans nos régions"19. L'"exemple de certaines fortunes promptement réalisées, l'appel d'amis et de parents qui cherchent des auxiliaires ou des associés sont aujourd'hui les motifs principaux"20 de cette émigration. Les photographies des émigrants envoyées à leur famille font rêver les Doursois, comme celle-ci envoyée à la famille "Téchéné". La coupe, la qualité des étoffes de leurs habits, en font des "messieurs".

Les regroupements familiaux existent dans la famille Pouey, dont le père est métayer de la maison "Piarrot", et dans la famille "Téchéné". Les membres des familles Peybach et Peybachot, voisines et cousines, partent à La-Nouvelle-Orléans. Marie Larré rejoint à Montévidéo son cousin germain Jacques Cestia. Jean Délas et son voisin Henri Darquié se retrouvent à Buenos-Aires. Les départs en groupes, comme celui de quatre doursois qui prennent leur passeport pour la-Nouvelle-Orléans la même semaine, permettent à ces jeunes qui partent à l'aventure de garder quelques points de repère. "A cette calamité, il est néanmoins quelques compensa-tions. Notre colonie américaine a répandu dans le pays des capitaux qu'il eut été incapable de produire."21 Une émigrée de la famille Téchéné, partie à La-Nouvelle-Orléans, peut-être la femme représentée sur la photographie précédente, envoie d'Amérique régulièrement de l'argent, qui sert à agrandir la propriété familiale.22 D'autres au contraire, demandent à la famille d'origine de l'argent: "Deux frères de ma grand mère, sont partis en Amérique". "Ils n'y ont pas fait fortune. Les lettres que j'ai c'est les lettres des femmes. Elles demandaient s'il y avait de quoi", raconte une petite nièce d'émigrés. Ces femmes s'inquiétaient du retard du paiement des annuités de l'héritage de leur mari en 1895 (1500F). Ces derniers essaient de prospérer. Ils demandent à leur soeur des "os de prunes" en 1902, afin d'en faire la culture en Uruguay, à Tale.23 "L'émigration vers l'intérieur paraît plus funeste24 " au fonctionnaire qui rédige une enquête sur la vie rurale en 1866 dans les Hautes-Pyrénées. Selon lui, "l'ouvrier sollicité par l'appât des gains qu'offrent les travaux publics perd le goût des occupations agricoles. Le prix de la main-d'oeuvre s'élève sans que les produits augmentent et sans que le producteur puisse, en présence de la concurrence étrangère chercher dans l'élévation des prix des denrées une compensation suffisante"25 . Ce fonctionnaire, qui a beaucoup réfléchi sur l'émigration, en trouve d'autres causes: "L'élévation du chiffre du contingent annuel est une nouvelle cause de [dépopulation]. Après un séjour prolongé dans les villes, habitués à une vie oisive et joyeuse, les jeunes gens trouvent le foyer du cultivateur monotone et pauvre, et ils fuient les champs chercher dans les villes une occupation plus facile et moins dure. Ceux qui rentrent apportent des prétentions exagérées causées par le spectacle des hautes payes de l'industrie qu'ils ont entrevues, et ces prétentions, ils les attisent chez les autres. D'ailleurs aujourd'hui, l'ambition du valet de labour est de devenir garçon de café dans une ville. C'est comme un grade plus élevé à obtenir"26 . "Le mode des partages de la propriété foncière contribue également à faire le vide dans la population agricole. Le code Napoléon n'a pas modifié entièrement la tradition de nos pays de droit écrit qui fait toujours des aînés et des cadets. Ceux qui savent qu'une faible part leur est réservée dans l'héritage paternel cherchent des places ou des conditions en ville et laissent la propriété à leur frère en échange d'un paiement en argent que ce dernier effectue le plus souvent en se ruinant"27 . Ce système, en vigueur à Dours, et étudié dans le chapitre I a un rapport certain avec cette émigration, car, à de très rares exceptions, les émigrants sont des cadets. Il n'est pas cependant la cause de cette émigration massive. Il fait un choix entre ceux qui peuvent partir et ceux qui doivent rester. Ces derniers sont même quelques-uns à quitter le village. L'état-civil couplé avec les recensements permettent de calculer la différence entre le solde naturel et l'évolution de la population. Le solde migratoire que l'on obtient de cette façon nous renseigne sur l'ampleur des départs. Le solde migratoire est presque tout le temps déficitaire entre 1841 et 1911, malgré l'arrivée de quelques familles. Pour certains, comme Martin Martial, l'émigration est temporaire, et permet de se constituer un pécule. Pour d'autres, fuyant la misère, la question du retour ne se pose pas.


b) Le déficit des naissances

Le graphique des bilans naturels cumulés (p. 102), montre que ce bilan stagne de 1849 à 1864. Ensuite, il entame une très forte baisse. Si l'on prend pour base l'année 1801, il y a en 1849 un excédent de naissances cumulé de 100 personnes, et 104 en 1864. Cet excédent descend en 1874 à 68 et en 1822 à 16, ce qui annule presque le gain du début du siècle. Après la transition démographique, le taux de natalité s'est stabilisé au dessous du taux de mortalité à partir de 1851. Celui-ci oscille entre 11 et 28 pour mille (ce dernier chiffre est atteint avec les épidémies de choléra en 1832-1833 et en 1871 avec la variole). Le faible taux de natalité peut être imputé à un certain contrôle des naissances, mais surtout au départ de jeunes gens. Le déficit qui résulte de la différence entre le nombre des naissances et celui des décès entraîne une baisse importante de la population. Ce phénomène et celui des départs vident de nombreuses maisons.


-Les maisons désertées

Les destructions et les abandons de maisons illustrent cette crise démographique. Ce tableau n'est pas exhaustif. Il tient compte des destructions enregistrées sur la matrice cadastrale, aux pages "Augmentations/Diminutions", entre 1830 et 1878 

Maisons détruites
années maisons détruites
1842 1
1856 1
1861 2
1875 1

Il faudrait y ajouter le moulin, détruit vers 1882, et la maison Pène. Les listes nominatives28 nous donnent des renseignements pour la suite de la période. Le nombre de ménages s'érode petit à petit, par émigration, ou par le décès du dernier occupant. 

évolution du nombre de ménages
années nombre de ménages
1851 5829
1866 57
1872 57
1876 54
1881 53
1886 49
1891 49
1896 47
1906 43
1911 42
1921 41
1931 43


Le nombre total de maisons inscrites sur les recensements est de 56 en 1866, 54 en 1872, 53 en 1876, 52 en 81, 48 en 1886, 49 en 1891, 47 en 1896, 48 en 1906, 46 en 1911, 40 en 1821, 45 en 1931.
C) LES CRISES CONJONCTURELLES
a) les disettes

Un ouragan destructeur est signalé en 1843. Or, huit personnes meurent l'année suivante, dont cinq de janvier à avril. Ce sont des enfants et des personnes âgées. La disette de 183730 signalée par Eugen Weber correspond à un pic de mortalité à Dours. Nous verrons qu'en 1856, le choléra a été associé à une crise frumentaire. Comment expliquer les pics de mortalité très forts, qui subsistent dans la seconde moitié du siècle? N'y a t-il pas une partie de la population qui reste sensible à des crises de production. En d'autres termes, y a-t-il des gens qui peuvent mourir de faim, ou être fragilisés par la faim au point de ne pas résister à une grippe, encore en 1899? Il faut pour répondre à cela étudier les cas un par un. Des calamités que mentionnent les délibérations du conseil municipal, trois sont décrites comme particulièrement destructrices: L'ouragan de 1843, la grêle de 1858, et celle de 1897. L'ouragan et ses suites ont été étudiés plus haut. La grêle de 1858 arrive après le choléra et la disette de 1856. Le nombre de décès est assez fort (7) pendant les années 1859 et 1860. Les organismes affaiblis, les greniers vides, ont prolongé un peu cette crise. La grêle de 1897 peut-elle avoir causé une disette? Nous savons seulement que les années 1898 et 1899 ont connu une mortalité importante, surtout de janvier à avril.


b)Les épidémies

Certaines épidémies sont identifiables dans les actes d'état-civil. le peu de décès annuels nous amène en effet à considérer certains décès en série comme des maladies contagieuses.
La dysenterie est sans doute à l'origine d'une série de décès en 1821. Quatre enfants de deux mois à un an, deux vieillards, meurent le 4 septembre, et les 4, 12, 22, 26, et 30 octobre. Le choléra ou la variole peuvent aussi en être la cause si ce mois d'octobre a été chaud.
La grippe En 1874, une série noire emporte quatre enfants de moins de 18 mois et des adultes de plus de 70 ans les 17, 25 septembre et les 12, 14, 18, 23 novembre. Ces quatre derniers décès peuvent avoir été causés par une épidémie de grippe ou des pneumonies, "favorisée par les écarts brusques de température", à l'entrée de l'hiver. Au début de la même année, le 9, le 10 et le 15 février, décèdent trois personnes de 77, 57, et 82 ans. Au premier abord, il peut s'agir d'une coïncidence malheureuse. Cependant, les maisons de ces trois personnes sont voisines (Charlas, Haure, Bachalé), ce qui a dû favoriser une épidémie. L'hiver 1890-91 est marqué par une épidémie qui peut être de grippe. Sept personnes meurent du 8 novembre au 21 février, dont quatre de moins de 36 ans, et trois de plus de 70 ans.
Le choléra a été pendant la première partie du siècle, la cause de nombreux décès. Nous savons qu'il frappe dans les baronnies en 1833 et 183431 . Des pics de décès existent en 1832, et 1833. Sur les huit décès de 1833, 4 ont eu lieu entre le 24 juillet et le 26 septembre. Peut-on dire pour autant qu'ils aient été causés par le choléra? Cette maladie est observée en 1856 et 185732 , associée à une crise frumentaire33 . Cette association est la cause de la plus grande partie des 11 décès intervenus en 1856. Un enfant de 9 mois meurt le 24 mars, un autre du même âge le 17 juin. Les décès de personnes de plus de 49 ans, ainsi que d'un enfant de 12 jours se succèderont le 24, le 26 juin, le 11 août, le 4 septembre, le 9 septembre, le 4 et le 7 novembre, le 6 et le 26 décembre . En 1822, c'est en juillet qu'un mal d'un type semblable terrasse deux enfants et deux vieillards les 12, 13, et 20 juillet.
La variole est elle aussi repérée dans le département en 1870 et 187134 . Les pics de mortalité de 1870 et 1871 sont sans doute causés par cette maladie. Une enfant meurt en 1881 des suites de la typhoïde.
Nous avons vu que la population de Dours avait augmenté assez considérablement dans la première partie du siècle puis avait décru dans la seconde. Comment l'agriculture a t-elle réagi à cette surpopulation? S'est-elle modernisée, a t-elle vu ses rendements augmenter? La baisse de la population s'est-elle ressentie dans l'économie locale?


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1 BONNAIN, R., "Nuptialité, fécondité, et pression démographique dans les Pyrénées 1769-1836":Les Baronnies des Pyrénées, TOME II, Paris : EHESS, 1981, p. 95-96.
2 BONNAIN, R., "Nuptialité...", op. cit, p. 103.
3 BONNAIN, R., "Nuptialité...", op. cit, p. 97.
4 BONNAIN, R., "Nuptialité...", op. cit, p. 92.
5 BONNAIN, R., "Nuptialité...", op. cit, p. 92.
6 ADHP DC DOURS.
7 ADHP 6M 34, Enquête sur la baisse de population, 1861.
8 ADHP monographie de l'instituteur de DOURS, op. cit.
9 Entretien Marie Lozac'h
10 AC DOURS, registres des délibérations, passeports, Etat-civil.
11Cadastre, listes des 30 plus forts contribuables.
12 ADHP, 6M176, émigrants, insoumis (Etats numériques et nominatifs) 1870-71,81-82(Date de délivrance, Nom, prénom, profession, age, domicile, destination).
13 ADHP 4M288 Enregistrement des passeports délivrés: 1831-1852 (Pratiquement inutilisables pour nous: Seuls les noms et prénoms des bénéficiaires sont mentionnés, sans indication de domicile, de nom de maison, ni de destination)
14 ADHP, 4M289 Registres des passeports à l'étranger, 1864-73 (date de délivrance, nom, prénom, domicile, destination (mentionnées à partir de 1867)(Les feuillets datés de 1872 et 1873 sont en restauration).
15 ADHP 4M290 Passeports à l'étranger, 1914, 1917-24.
16 (LE NAIL, SOULET...), Bigorre et quatre...op. cit.
17 Entretien Marie Lozac'h
18 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale sous le second Empire, 6 juillet 1866.
19 (LE NAIL, SOULET...), Bigorre et quatre...op. cit.
20 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale... op.cit.
21 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale... op.cit.
22 Entretien Marie Lozac'h
23 Entretien Marie Lozac'h, lettres d'Uruguay datées de 1895 et 1902.
24 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale... op.cit.
25 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale... op.cit.
26 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale... op.cit.
27 ADHP 7M 1 Enquête sur la vie rurale... op.cit.
28 AC DOURS
29ADHP 6M32
30 WEBER (Eugen), La fin des terroirs,op. cit, p. 37
31 BONNAIN, R., "Nuptialité..." op. cit, p. 92
32 Collectif(LE NAIL, SOULET...), Bigorre et...
33 BONNAIN, R., "Nuptialité...", op. cit, p. 92.
34 Collectif(LE NAIL, SOULET...), Bigorre et...



© Thierry Cénac.2000