I) LA MAISON

A) LA STRUCTURE FAMILIALE

 Dans le sud-ouest de la France, la présence de micro-propriétés, la rareté des terres cultivables, la quasi généralisation du faire-valoir direct ont influé sur les structures familiales, les modes de transmission du patrimoine. Les paysans bigourdans se trouvent attachés à la maison ancestrale, qui représente l'essentiel de leur patrimoine, leur fierté, leur moyen de subsister. Il est plus facile de transmettre à ses enfants un pécule, un savoir faire, qu'une exploitation agricole qui, si elle se divise, ne sera plus viable. Frédéric Le PLAY dans son livre l'organisation de la famille selon le vrai modèle signé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps a établi une typologie des familles selon leur organisation. Cette dernière étant pour lui le reflet de leurs attitudes sociales et morales. Il classe la famille pyrénéenne dans la catégorie des familles-souches3. Dans ce type de famille, seul un enfant se marie tout en demeurant avec ses parents. C'est l'héritier qui succède à la charge de chef de maison à la mort de ses parents. Ses frères et ses soeurs restent célibataires ou quittent la maison, mais ne reçoivent qu'une compensation en guise d'héritage afin de conserver l'intégrité du patrimoine. Nous verrons dans ce chapitre les principales caractéristiques des maisons, et nous les analyserons.
maison Guirautou

B) LES SPECIFICITES DE LA MAISON

La "maison" revêt un aspect déterminant dans la connaissance de la société villageoise dans le sud-ouest de la France. C'est l'unité domestique. La maison qui peut être appelée "Oustau", "Maysou", ou "Casa" est un ensemble qui comprend l'habitation, les bâtiments d'exploitation, les terres, prés, et bois, le bétail, les droits d'usage (affouage, les droits d'usage sur les terrains communaux, en matière de pâture...) qui en dépendent, et aussi les personnes qui y habitent (le chef de famille, sa famille, les domestiques et les pensionnaires). Pour Pierre BOURDIEU, "La famille est d'abord un nom indice de la situation de l'individu dans la hiérarchie sociale" qui dépend de ses titres de propriété, de son éducation. C'est pour cela qu'il y a des "bonnes maisons", et d'autres qui le sont moins"4. Les enterrements sont l'illustration idéale des rapports sociaux entre maisons. "Les voisins s'occupaient de tout. Tant qu'il y avait le mort la famille ne bougeait pas. Ils ne sortaient pas de dedans. Les voisins s'occupaient des bêtes, leur portaient le repas. La voisine faisait une soupe, des oeufs durs. Les perdants ne faisaient rien. Après l'enterrement, il y avait du fromage de gruyère, à boire et la prière pour le défunt. Il y avait la neuvaine ou le bout de mois. Les voisins, la veille y allaient, préparaient le repas, les oeufs durs, y en avait des douzaines, des carottes, la morue, et la soupe maigre. (...) Pour revenir, -de l'enterrement- les parents et les voisins les raccompagnaient à la maison"5. Plus qu'un bien, ou qu'une demeure, c'est l'incarnation d'une lignée. Les relation sociales, mariages, voisinage, se font entre maisons et la dénomination de chacun dépend de l'appartenance à un de ces groupes.

 
 

1) LE NOM DE MAISON

La maison est désignée par un nom qui apparaît parfois dans les listes nominatives, sur les actes d'Etat-civil, et autres actes officiels à la suite du nom patronymique. On lit par exemple Jacques Durac Calotte. Ce nom de Maison n'a rien d'officiel, mais il sert dans certains textes pour différencier deux personnes ayant le même patronyme, mais aussi parce que ces noms sont employés dans l'usage courant. Au siècle dernier, où tout le village parlait l'occitan gascon, les gens n'étaient appelés que par leur prénom suivi de leur nom de maison6. Ces noms restent les mêmes quand le patronyme des occupants change au moment d'un "mariage en gendre". Ils permettent d'afficher la continuité de la maison même en l'absence d'héritier mâle. Les noms de maison ont diverses origines, dont certaines restent obscures.

 

Noms de maisons ayant existé à Dours



#: Noms de maison mentionnés en 1589 dans un acte notarié7.
*: Noms de maison mentionnés en 1689 dans le terrier.8
Bachale*
Baylies*: bayle ou valet
Beillet*: valet ( baylet)
Bernat: Prénom du fondateur Bernard Dumestre en 1837.
Berouiai*
Bethbèze: Patronyme
Bourdalèr: (Métayer) Métairie de la famille Piarrot, construite en 1848
Bourrugue: ventru? borràs veut dire ventre
Boutros*: Pierre en grec
Cachet*
Calhau*: personne chauve
Calotte*: né coiffé du placenta "estar badut dab la calotte"
Charlas: Patronyme
Claverie: Patronyme. En 1868 cette maison est appelée"Haouré" car ses occupants, déja forgerons en 1689, l'ont été jusque vers 1828.
Conte*: Ce nom est ensuite transformé en "Couenté"
Coulé
Croppe
Darquié: Patronyme
Dor: Patronyme
Douctou*: Docteur. Elle a peut-être été habitée par un guérisseur. Cette maison se nomme ensuite Herre: Ouvrier travaillant le fer
Francès
Garsou deu pissotou*: garçon de la maison "Pissotou"
Guiraoutou#*: Prénom Guiraud. Nom transformé en "Birautou".
Haure: Forgeron. Métier exercé par cette famille à partir de 1891.
La Hille*: La fille. Ce nom a évolué vers "lou hillat"
Lou Jaque: Prénom
Jardinier*: Profession ou occupation
Labat: Patronyme.
Larbanès*
Latapia: Patronyme: Latapie.
Latorte*: Boîteuse (du gascon tort)
Lebot et Bruno: patronyme
Liberté: républicain
Maille: Patronyme
Marquet: Maison située à l'écart.
Martin: Patronyme ou prénom du fondateur
Lou Mile: surnom d'Emile Etchalus
Minicou: surnom de Dominique Durac Comte, fondateur de la maison en 1855
Miqueu: Prénom (Michel)
Lou Mouli: Moulin
Moulou* ou monlon
Mouret*: Couleur de peau brune. Cette maison prend ensuite le nom"la Rouenté", du nom de la cabaretière, qui était célèbre par sa profession,son divorce, et son voyage en Amérique
Moussenpierris#* Monsieur Pierre (signe de considération). Elle se trouve ensuite appelée "Piarrot".-
Paletou Patronyme
Pascau*: Prénom (Pascal)
Peyanne
Peybach*
Peybach-Débat: Maison adossée à la maison Peybach
Peybachot: Petite Peybach: Maison fille
Peyrot: Prénom
Pissotou*: Cette maison de- vient ensuite Précheq, comme la Pêche fruit)
Poucat#*: Cette maison garde un temps son nom après sa vente, puis devient Téchéné c'est-à-dire tisserand, profession d'Anne Bordes, et de Vital Dop en 18499.
Ramonet: Prénom de Raymond St-Upéry.
Samalens: Patronyme d'un occupant de la maison.
Sarcie: Patronyme d'un occupant de la maison
Saucetter*: Maison à côté de saules (salicem + suffixe végétal -etum). Ce nom de maison a suivi la famille quand celle-ci a acheté le "château" en 1815.
Tandet#:
Tanoire*:
Tuillie: Profession

 

L'interprétation des noms de maison n'est pas aisée, comme celle d'ailleurs des patronymes. Ceux qui les emploient ne savent plus au bout de quelques générations leur signification, sauf dans des cas évidents: La maison Haure était celle du forgeron, "Ramonet" avait été fondée par un Raymond. Le sobriquet perd son sens premier pour devenir un nom propre. C'est ainsi qu'on ne sait plus pourquoi la maison Croppe s'appelle de cette façon. "Lou Douctou" était-il un guérisseur? Le phénomène des noms de maison n'est pas généralisé. Certaines maisons ont le même nom qu'il y a quatre cents ans alors que d'autres ont traversé cette période sans en avoir. L'attribution d'un nom n'est donc pas automatique. Il semble que certaines maisons n'avaient pas vocation à posséder un sobriquet, peut-être à cause de leur statut élevé. La maison "Mailles" ne s'est appelée ainsi qu'après la vente par la famille du même nom. Le changement de propriétaire n'entraîne pas forcément un changement de nom. Les maisons Bassalé, Beilhet, Poucat, existant déjà en 1689 ont été vendues au XIXe siècle. Bassalé n'a pas changé de nom, Beilhet a coexisté avec Bernat (le nom de maison de la famille qui a acheté). Quand à Poucat, il a d'abord été conservé, puis il a été remplacé par la profession du nouveau propriétaire: Téchéné (tisserand)10. Une maison peut essaimer et engendrer des maison-filles. Le nom de la maison mère est parfois conservé dans celui de la deuxième: "Peybachot" dérive de "Peybach", "Garsou deu Pissotou" de "Pissotou". Une grande partie de ces noms est le diminutif du prénom du fondateur, ou le patronyme des occupants, ce qui n'est pas trop original. Mais la richesse onomastique vient de surnoms plus intéressants.

maisons Téchéné au premier plan, et Beillet au second, en 1971



2) LES BIENS DE LA MAISON ET LEUR TRANSMISSION

La plupart des maisons actuelles existaient en 168911 et certaines d'entre elles sont mentionnées en 158912. Comment expliquer cette longévité dans la même famille autrement que par des traditions successorales spécifiques?

a) Le partage

Le mode de succession coutumier peut être étudié à l'aide d'enquêtes orales, de contrats de mariage13, et par des généalogies. Les contrats de mariages d'héritiers stipulent en grande majorité que le chef de maison et sa femme "font donation entre vifs" à un de leurs enfants "à titre de préciput et hors-part (d'où le nom de système préciputaire) le quart de tous leurs biens meubles et immeubles présents et avenir".

maison Peyanne en 1950


Le "quart" correspond à la quotité disponible (la part que les parents peuvent librement transmettre, dans ce cas pour avantager un enfant. Elle est fixée par le code civil à la moitié des biens quand il n'y a qu'un enfant, un tiers quand il y a deux enfants, et un quart quand il y a trois enfants et plus.) Le reste, "la réserve", est partagée entre tous les enfants. Une personne interrogée dit "le partage il se faisait toujours, chacun avait sa part"14. Mais, "rien ne serait plus faux que de se laisser prendre au mot de partage. En fait tout le système a pour fonction de réserver la totalité du patrimoine à l'aîné, les "parts" ou les dots des cadets n'étant autre chose qu'une compensation qui leur est accordée en échange de leur renoncement aux droits sur la terre".(...) "Le partage effectif est considéré comme une calamité. La coutume successorale reposait en effet sur le primat de l'intérêt du groupe auquel les cadets devaient sacrifier leurs intérêts personnels" et "que ce n'est qu'en dernière extrémité que l'on effectue réellement le partage, ou bien lorsqu'il y a mésentente"15. Il en ressort que la famille où l'on s'entend ne partage rien. Les objets ne doivent pas être dispersés. Le choix de celui qui va hériter du quart est régi par la coutume.
b) Le choix de l'héritier

La société traditionnelle, à l'exemple de la noblesse, distingue les aînés des cadets. L'héritier est en général l'aîné. Il faut cependant étudier plusieurs exemples de généalogies de maisons pour qualifier ce mode de succession. Cette généalogie de la famille "Paletou" illustre les choix faits par les chefs de maison en fonction de leur descendance. Les enfants sont classés dans leur ordre de naissance. Un garçon sera préféré à sa soeur, même si elle est plus âgée que lui, de même l'aîné des garçons par rapport à ses frères. Les cadets héritant de la propriété de leurs parents sont donc très rares16.

Maison Paletou
généalogie de la maison Paletou

c) L'héritier

L'enfant qui hérite du quart est destiné à succéder à ses parents. Lui et son conjoint vont cohabiter jusqu'à la mort de ses parents avec ceux-ci. Parfois ce point est réglé dans le contrat de mariage: Des parents "font donation de la jouissance de la chambre orientale de leur maison, du grenier correspondant à cette chambre, de la cour et de la grange(...) et enfin de la jouissance exclusive du petit jardin situé près du pailler" en indiquant que "le revenu annuel de cette jouissance est évalué à 25 f17". Ainsi, le père âgé de 65 ans règle sa succession tout en assurant ses vieux jours. Malgré un certain malthusianisme visant à limiter les naissances, il y a de nombreuses familles où un choix est nécessaire entre plusieurs enfants18. Quand il n'y a qu'un enfant, le déficit de main d'oeuvre par rapport à une famille nombreuse est très vite compensé par la dot apportée par le conjoint de l'enfant au moment de son mariage, et parce qu'il n'y a pas de dot à verser.
d) Les cadets

Emmanuel Le ROY LADURIE dit qu'ils se contentent au XVIe siècle "de dots plus ou moins congrues, de miettes testamentaires ou d'une légitime qui n'est qu'une réserve coutumière de quelques sous". Leur avenir est "de tomber dans le prolétariat quand ils viennent du peuple ou dans l'état ecclésiastique quand ils sortent des classes moyennes ou supérieures."19 Une partie d'entre eux, ceux qui ont une dot suffisante, est destinée à épouser un héritier ou une héritière. Certains se marient entre cadets et fondent une maison comme Bernard Dumestre et Antoinette Claverie en 1837. S'ils restent dans leur famille, -il en existe quelques-uns à Dours au siècle dernier-, ils n'ont pas le droit de se marier, ils ne touchent pas de dot, et sont soumis à l'autorité de leur aîné. D'autres deviennent domestiques, soit dans leur famille, soit ailleurs. " A Trie, il y avait la foire des domestiques. On allait se louer là. Celui qui gardait les vaches se présentait avec un bâton, celui pour travailler la terre avait un épi de blé"20. La famille "Piarrot", la plus riche du village, a eu à un moment les moyens d'avoir "deux bonnes et trois domestiques."21 Nous verrons, dans le chapitre consacré à la démographie que beaucoup d'entre eux émigrent, en ville, ou alors en Amérique.

maison Peyanne en 1950


e) Les justifications de l'inégalité

En contrepartie de son avantage successoral, l'héritier est chargé d'entretenir ses parents une fois devenus incapables de subvenir à leurs besoins22. C'est ce qu'a observé Anne GOTMAN23 en étudiant des successions récentes. Dans la société que nous étudions, les parents gardent cependant l'usufruit des biens qu'ils cèdent à l'héritier24. Ils sont sûrs qu'ainsi leur avenir économique sera convenable jusqu'à leur mort. C'est plus un acte contractuel qu'une marque de dévouement sans demande en retour. On explique qu'il n'"y avait pas de la place pour tout le monde à la maison"25. La survie de la lignée domestique est la vraie justification de cette inégalité. Pour Georges AUGUSTINS, "La composition du groupe domestique est conditionnée par le principe de reproduction de ce groupe: dans une seule maison ne peuvent coexister deux couples dont deux des conjoints sont germains ou, plus généralement appartiennent à la même génération. Le fait de se marier en amenant le conjoint vivre dans la maison et de devenir ainsi le successeur du père à la tête de l'exploitation ne pouvait être le fait que d'un seul des enfants. Les autres devaient soit quitter la maison(...) soit demeurer célibataires"26.
 

f) Le mariage

"Le mariage a pour fonction première d'assurer la continuité du lignage sans compromettre l'intégrité du patrimoine"27. La continuité du lignage nécessite de se marier afin d'assurer sa descendance. Pour que chaque lignage puisse se perpétuer, il faut donc aller chercher un conjoint dans une autre maison. Pour comprendre les transmissions des biens, il faut étudier chaque élément de ce moment crucial: le choix des conjoints et les tractations qui aboutissent au contrat de mariage et ses clauses.
-Les stratégies matrimoniales

Le but des alliances étant le maintien ou mieux, l'augmentation du patrimoine, il apparaît selon Rolande BONNAIN que les unions des héritiers tendent à être hypergamiques afin de faire rentrer des dots assez importantes et celles des cadets hypogamiques afin de ne payer que des faibles dots28. Malgré cela, la personne que nousavons interrogée pense que les gens se mariaient au même niveau social29. Pierre BOURDIEU confirme cela et l'explique par le rôle de la dot: "L'aîné ne pouvait se marier ni "trop haut" de crainte d'avoir à restituer la dot (trop importante) ni trop bas de peur de se déshonorer par la mésalliance et de se mettre dans l'impossibilité de doter les cadets et les cadettes"30. Pour Pierre BOURDIEU, les mariages entre héritiers sont exclus car ils font disparaître un lignage. Il mentionne que cependant ce mariage est possible et sans problème quand "les deux héritiers sont enfants uniques et que les propriétés sont voisines"31. Les mariages entre connaissances et au même niveau social étaient les plus courants. Le mariage pouvant mettre en danger l'avenir du patrimoine, il ne peut être le fait que de familles qui se connaissent32. Un double mariage est attesté entre les deux plus riches familles de Dours. Un frère et une soeur nommés Jean-Pierre et Joséphine VIGNES "Piarrot" ont étés mariés avec un frère et une soeur nommés Bertrand et Patricia MAILLES. Ces deux mariages sont célébrés en 1844 et185733.

Cette double union est appelée en Gascon "couhouroun"34 ce qui veut dire confronter. Cela permet de ne pas débourser de dot au moment du double mariage. Il faudrait vérifier ce fait ici, car les deux mariages sont quand même relativement éloignés. L'importance de ces mariages est économique, mais aussi politique. Nous allons voir dans le chapitre II que ces familles étaient le noyau d'un des deux clans durant la seconde moitié du XIXe siècle. Elles ont aussi tenu entre leurs mains la mairie, le conseil, pendant de nombreuses années. Ces deux familles sont longtemps en contact. Joséphine Vignes est la marraine de sa nièce, à qui elle donne son prénom. Bernard Mailles, qui devient le tuteur de la jeune Joséphine quand elle devient orpheline, la marie à un garçon de Sabalos, nommé Célestin Mailles, "pour garder le nom de Mailles"35, et le prestige qui y est attaché à Dours.

Maison Comté ou Couanté

-Le contrat de mariage

Les contrats de mariages sont négociés au cours de tractations où chacun montre ce qu'il a. Montrer sa richesse pour les parents d'un héritier est la meilleure manière d'attirer une dot importante. Lors d'une de ces négociations, une famille a déclaré: "Chez nous, y a quatre juments portières". Cet argument n'a cependant pas convaincu la famille de la jeune fille qui a répondu fièrement: "Chez nous, la fille n'est pas une jument et elle n'est pas à vendre"36.

-La dot

Nous avons vu que les cadets avaient droit selon le code civil à une part du patrimoine familial, mais ils n'héritent de leur maigre part (la dot ou l'adot pour les garçons) que s'ils se marient. Il leur faut pour cela l'accord de leur père car il faut une dot pour entrer dans une autre maison, que l'on soit un cadet ou une cadette. La dot est un bien inaliénable apporté par un conjoint dans le ménage dans lequel il s'installe. La dot est "la part d'héritage revenant à chacun des enfants, garçon ou fille, au moment du mariage, le plus souvent en espèces afin d'éviter l'émiettement du patrimoine, et exceptionnellement en terres"37 comme dans le cas d'une cadette de la maison "Calhau" dont la dot était constituée de terres38. Elle est payée avec des échéances annuelles sur dix, ou même vingt ans. Elle est protégée: Le régime dotal prévoit sa conservation et sa restitution en cas du décès du conjoint doté. Elle est hypothéquée sur les biens du conjoint.
-Le trousseau: les "dotalisses"

Ce dernier terme39 est utilisé pour désigner le trousseau apporté par les jeunes filles au moment du mariage. Il a le même statut juridique que la dot. IL est insaisissable et inaliénable donc retourne à la famille d'origine en cas de décès sans enfant du couple. Le trousseau n'est apporté que par les filles. Un cadet se mariant en gendre n'étant tenu que d'apporter un habit neuf pour la cérémonie, des chemises et parfois quelques draps. Cela n'est rien quand on compare avec le trousseau de la jeune fille. Son montant et sa composition, étaient décidés au cours des négociations entre les familles et inscrits sur le contrat de mariage. Il est à Bulan composé des vêtements de la future mariée, du linge de maison, de la literie, d'une armoire, d'un tracin (cire funéraire), tout ceci étant neuf40. En plus que ce que mentionne Rolande BONNAIN, la bru apporte la table, le balai, le lavoir, et le battoir à linge. Par contre, les draps et serviettes sont calculés en douzaines41, alors que, à Bulan, une cadette bien dotée amenait 18 draps et serviettes42. Plus que l'aspect pratique, (les draps de plusieurs générations, ainsi que les armoires s'accumulaient), le trousseau a plusieurs raisons d'être: "On portait le trousseau avec le char et les boeufs autrefois"43. Le cérémonial du transport du trousseau et la façon ostentatoire avec laquelle le trousseau est montré à la vue de tous montre qu'en période d'endettement, le trousseau peut garantir aux yeux des créanciers la solvabilité de la famille. De la même façon, certaines familles peuvent constituer à leur fille un trousseau impressionnant sans aucune mesure avec la dot (dont le montant est gardé secret). Ainsi, le trousseau peut être un avantage pour négocier une dot moins importante. Mais il ne faut pas non plus oublier que le trousseau peut servir à perpétuer le prestige d'une famille vis à vis de la famille du conjoint et des autres familles du voisinage à l'occasion de sa remise. Ainsi chacun veut pour sa fille l'armoire la plus haute, les plus vives couleurs pour les vêtements, et un matelas en laine comme le dit la personne interrogée44.
 
 
 
 
 

C) LE DECLIN DE LA MAISON

Nous avons vu que la famille-souche, symbole du système de la maison, allait de pair avec la coexistence de plusieurs générations, et donc avec des familles nombreuses. Une déclaration de grains faite le 21 brumaire an IV indique le nombre d'individus habitant dans les 14 maisons qui ont répondu à ce questionnaire. Une d'entre elle, la métairie anciennement seigneuriale, est composée de 25 personnes. Les autres sont habitées en moyenne par 6,3 personnes45, ce qui prouve que ces familles sont des familles-souche. Les listes nominatives46 nous démontrent que beaucoup de familles dans la période 1866-1921 vivent encore dans le cadre du système de la maison.

 
Classification des ménages suivant leur nombre de personnes
nbre de personnes/ménage 1866 1891 1921
1 personne 3 4 2
2 personnes 5 7 5
3 personnes 6 6 17
4 personnes 20 11 6
5 personnes 9 13 5
6 personnes 8 8 4
7 personnes 4 0 2
8 personnes 1 0 0
9 personnes 0 0 0
10 personnes 1 0 0
nombre moyen 4,38 3,96 3,66

Le nombre de personnes par ménage a toutefois tendance à diminuer. Cette diminution est sans doute due à la crise démographique, mais elle illustre aussi le déclin du nombre de familles nombreuses, et celui de la famille-souche. Cette institution de la maison semble décliner vers la fin de la période. Certains aînés refusent de succéder à leurs parents à la tête de l'exploitation. Certaines familles voient le dernier né devenir l'héritier. L'émigration en masse des cadets avait affaibli le système. Ils entraînaient avec leur départ une perte de main-d'oeuvre, qui devenait donc plus chère. Cependant, c'est l'émigration des héritiers qui montre que le système est en décomposition. Les familles Peyrot, puis Préchec deviennent fermiers des bains à Bagnères, la famille Mailles vend sa propriété, la famille Fontan "Beillet" émigre toute entière en Argentine. Le monde rural n'a plus d'attrait. Les idées nouvelles venues de la ville remettent en cause le système de la dot. Celle-ci, à cause de l'inflation, devient désuète. Les maisons, unités sociales de base, entrent en contact entre elles pour former une communauté, et, dans un cadre plus large, un pays, ce que prouvent les mariages exogamiques. Le prochain chapitre a pour but de connaître le fonctionnement des institutions communautaires, les rapports de forces en son sein, et leur évolution au cours de cette période en tous points tourmentée.
 


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3. D'après AUGUSTINS, G.,"Un point de vue comparatif sur les Pyrénées", Les Baronnies des Pyrénées: Paris : EHESS, 1981, TOME II, p. 202 à 204.
4. D'après BOURDIEU, P. "Célibat et conditions paysannes, Etudes Rurales, 5-6, 1962, pp. 83-134.
5. Entretien Marie Lozac'h.
6. Entretien Marie Lozac'h.
7. ADHP Dépots communaux Dours.
8. ADHP Dépots communaux Dours.
9. AC DOURS, Etat-civil.
10. AC DOURS, Etat-civil, cadastre, listes nominatives.
11. ADHP Dépôts communaux Dours.
12. ADHP Dépôts communaux Dours.
13. ADHP Dépôts notariaux.
14. Entretien Marie Lozac'h.
15. BOURDIEU, P, "Célibat ...", op. cit.
16. D'après des généalogies composées à partir de listes nominatives et de l'état-civil.
17. ADHP Dépôts notariaux. Contrat de mariage devant Me Massot-Bordenave, 27/11/1858.
18. Listes nominatives, Etat-civil.
19. D'après LE ROY LADURIE, Emmanuel, "le système de la coutume, structures familiales et coutumes d'héritage en France au XVIe siècle", Annales E.S.C, n° spécial Famille et société, 37 (4-5), 1972, p. 841.
20. Entretien Marie Lozac'h.
21. Entretien Marie Lozac'h.
22. Entretien Marie Lozac'h.
23. GOTMAN, A., Hériter, Paris, CNRS, 1987, p. 170.
24. ADHP Dépôts notariaux.
25. Entretien Marie Lozac'h.
26. AUGUSTINS, G., op. cit.
27. BOURDIEU, P. "Célibat ..." op. cit.
28. BONNAIN, R.,"Le mariage dans les Pyrénées centrales, 1769-1836."Les Baronnies des Pyrénées, Paris : EHESS, 1981, TOME II, p. 123, 156.
29. Entretien Marie Lozac'h.
30. BOURDIEU, P, "Célibat...", op. cit.
31. BOURDIEU, P, "Célibat...", op. cit.
32. BONNAIN, R., "Le mariage...", op. cit, p. 127.
33. AC DOURS Etat-civil.
34. BONNAIN, R., "Le mariage...",op. cit, p. 137.
35. Entretien Marie Lozac'h.
36. Entretien Marie Lozac'h.
37. BOURDIEU, P, "Célibat..." op. cit.
38. Entretien Marie Lozac'h.
39. BONNAIN, R.,:"Le mariage...", op. cit p. 141.
40. BONNAIN, R.,:"Le mariage...", op. cit p. 141.
41. Entretien Marie Lozac'h.
42. BONNAIN, R.,:"Le mariage...", op. cit p. 145
43. Entretien Marie Lozac'h.
44. Entretien Marie Lozac'h.
45. AC DOURS registre de délibération, 21 brumaire an IV.
46. ADHP 6M et AC DOURS.

 
 
 
 
 
 
 
 

© Thierry Cénac.2000